La faille a été génératrice de sources nombreuses qui la jalonnent. Les premiers animaux du monde l'ont instinctivement empruntée, de source en source, de col en col, dans un mouvement spontané de transhumance. L'homme a suivi les animaux, des millénaires plus tard, en créant une draille, une simple piste. Certains pensent, non sans raison, que des convois d'étain l'ont empruntée entre les ports phéniciens de Saint-Valéry-en-Caux, en Normandie, et de Saint-Gilles. Les Romains l'ont sans doute suivie pour charrier les métaux qu'on extrayait de part et d'autre dans des lieux dédiés au dieu du commerce et de l'industrie, Mercoire, Mercoirol, Mercouly. Mais ce n'était pas encore un axe majeur comme il le devint au Moyen Age, après le partage de l'Empire carolingien qui place la vallée du Rhône dans l'Empire germanique et fait du Chemin de Régordane l'itinéraire le plus oriental du Royaume. C'est à cette époque (XIIe-XIIIe siècles) que le charroi se développe en raison des progrès de l'attelage obtenus lorsqu'on réalise que c'est par leur poids que tirent les animaux (comme l'homme, d'ailleurs) et non, comme on peut le lire dans les manuels scolaires, en raison de la découverte de la traction par les épaules que les égyptiens pratiquaient au temps de Toutankhamon, quatorze siècles avant J.-C. On trace alors la route sur les hauts plateaux du Thort, de la Molette et de la Garde-Guérin en Lozère. On la taille dans le schiste sur les versants des vallées de la Cèze. Dans les villages, on bâtit des maisons sur de vastes entrepôts qui s'ouvrent sur la grande rue par des portes en ogives dont on peut voir des vestiges à Génolhac dans le Gard. Des véhicules, de petite taille et ne portant guère plus de 500 kilogrammes en raison des matériaux employés pour les construire, y circulent. Une chanson de geste, le Charroi de Nîmes, dans la seconde moitié du XIIe siècle, évoque ce pays de Régordane où il y a "des chars et des charrettes à profusion", char et charretes i a à grant planté (v.950). S'il en est ainsi c'est qu'en cette période, le climat, semblable à celui que nous connaissons, est favorable à la pousse des végétaux. Les récoltes sont abondantes et que se créent des richesses qui doivent circuler. C'est une époque prospère qui s'offre le luxe de bâtir des cathédrales que nous serions bien en peine d'ébaucher. Sans le schiste, des charrettes à la voie de 1,40 mètre creusent des ornières par leur passage cent fois répété, comme ces sabots de bois qui finissent par user la pierre du seuil de la maison. |
Il faut attendre la fin du XVIIe siècle, et, sans doute, l'attention que le Roi porte aux Cévennes protestantes, pour que le Chemin de Régordane reprenne vie. La route est plusieurs fois aménagée, construite, détruite par les eaux de ruissellement, réparée ou même reconstruite car, dans ces montagnes offertes au Midi, les orages du début de l'automne ont tôt fait d'arracher la grave, le tout-venant, dont on recouvre alors la chaussée. La Côte de Bayard, entre Villefort et la Garde-Guérin, doit être rebâtie tous les dix ans. D'abord, elle s'élève à la verticale du village de Bayard, toute en lacets, comme une échelle précise le procès-verbal de visite. Au milieu du XVIIIe siècle, on abandonne ce chemin difficile, pour une route entièrement nouvelle qui prend en écharpe le versant qui retombe depuis la Cham Morte : c'est le vieux chemin qu'on emprunte encore aujourd'hui, bien délabré, avec un reste de pavé que certains disent "romain" bien qu'il ait été posé sous le Ier Empire ! Des charrettes, plus étroites que celles du Moyen Age, copiées sur celles du Velay, roulent de nouveau sur le sentier de Régordane et y creusent des ornières à la voie de 1,20 mètre. Au cours du XIXe siècle, on construit la route actuelle, toute en courbes (il y a peu de temps, nous avions compté 650 virages d'Alès à Pradelles en Haute-Loire) pour adoucir les pentes et permettre aux chevaux des diligences de marcher au trot. Nos puissantes voitures doivent s'en accommoder ! Au fil du temps, la route se déplace. Il reste des points fixes, des cols qu'on ne peut éviter. Mais entre ceux-ci, la route passe tantôt ici, tantôt là. Comme ces fils téléphoniques qui demeurent attachés aux isolateurs mais se balancent au gré du vent. |
Saint Gilles est loué comme le seul saint qui ne fait jamais défaut à celui qui l'invoque avec foi. On s'y presse donc, en si grand nombre que 134 changeurs de monnaie trouvent à subsister. A Saint-Gilles, on trouve aussi à s'embarquer vers Rome et Jérusalem, car c'est un port de mer florissant, sur le Petit Rhône, qui ne sera détrôné que par Aigues-Mortes, après 1240, en attendant que Marseille devienne française au XVe siècle. Si Saint-Gilles a été une étape sur une route de pèlerinage, c'est bien sur celle de la Terre Sainte, bien plus que sur celle de Compostelle car on ne connaît pas de Jacquaire qui se soit attardé sur le tombeau de l'ermite à la biche. Enfin, cette route a un nom : c'est le Chemin de Régordane (c'est l'expression par laquelle on le désigne dans les anciens documents ; l'appellation impropre de Voie Régordane - pour faire "romain" - n'apparaît qu'au XXe siècle). Elle tient ce nom du pays de Régordane qu'elle traverse, tout comme le Chemin de Forez prend le sien des montagnes qui l'entourent. Ce pays, et même cette province -provincia de Regordana en 1323 dans un acte du château de Portes-, correspondrait approximativement au territoire qui s'étend entre les villes d'Alès en Cévennes, Chamborigaud, Pradelles et Largentière. Son nom, apparenté à gord, gourd, fréquent dans tout notre pays, désignerait un pays de vallées profondes ce qui correspond bien à sa réalité physique. Aussi, le Chemin de Régordane n'est désigné sous ce nom, dans les documents consultés, qu'entre Luc et Alès. Voilà, l'histoire de ce chemin prestigieux qu'on ne peut résumer en quelques lignes et qu'on trouvera développée ailleurs. Aujourd'hui la route est assoupie depuis plus de cent ans, comme la Belle au Bois Dormant : Régordane n'a-t-il pas été aussi un nom de femme ! |